La carte de non identité

Il se présenta au guichet, une carte à la main. L’hôtesse d’accueil tendit la main pour la récupérer. Elle posa les yeux dessus et resta figée. Dessus il n’y avait qu’un titre écrit en lettres capitales : CARTE DE NON IDENTITÉ. Elle releva la tête et demanda à l’inconnu ce que cette carte signifiait et si c’était une plaisanterie. L’homme hocha la tête de droite à gauche et de gauche à droite.

- Mais je ne comprends pas, Monsieur ! Sur cette carte il n’y a absolument rien vous concernant !

- Madame, si rien n’est inscrit d’autre sur cette carte c’est que le titre suffit à lui tout seul à décliner qui je suis.

- Mais je ne comprends pas, Monsieur ! Comment savoir qui vous êtes puisque les renseignements habituels ne sont pas indiqués ?

- Vous vous répétez, Madame ! Et vous semblez avoir des difficultés de compréhension d’après ce que vous dites.

- Bon ! Pouvez-vous me dire au moins votre nom ?

- Je m’appelle Monsieur, je suis un homme comme vous pouvez le voir. Je suis né un jour quelque part. Je suis assez grand et j’habite là où je passe. Pour ce qui concerne ma photo, vous l’avez devant vous.

- Trêve de plaisanterie ! Où avez-vous fait faire cette stupide carte ?

- Stupide carte, c’est vous qui le dites ! Qu’y a-t-il de stupide à ne pas inscrire l’évidence même rien qu’en me voyant ?

- Mais Monsieur, la carte d’identité prouve qui vous êtes !

- Est-ce un bout de papier qui peut le prouver réellement ? Et d’ailleurs honnêtement je ne sais pas vraiment qui je suis car un Moi je n’en ai pas, de conscient tout au moins !

- Il ne s’agit pas de cela du tout ! On ne vous demande pas de nous parler de vous mais de décliner les renseignements habituels délivrés par la Préfecture du lieu où vous habitez.

- Je vous ai bien dit que j’habite là où je passe et donc comment voulez-vous que je puisse me faire faire une telle carte ?

- Alors vous êtes sans domicile fixe ?

- Oui, si on peut dire !

- Eh bien nous voilà bien avancés !

- En ce qui vous concerne, oui, mais en ce qui me concerne, non car je sais où je vais chaque jour !

- Bon, écoutez dans ce cas, vous ne pouvez pas entrer. Vous n’aurez qu’à revenir plus tard quand vous aurez réfléchi à votre situation.

- Oh mais c’est tout réfléchi ! Et puisqu’il vous faut cette carte pour me laisser entrer, alors pas de souci, j’irai ailleurs !

Et l’homme repartit vers un autre ailleurs comme il était venu de quelque part.

Danièle Berry, 17 août 2012

Date de dernière mise à jour : 22/03/2025

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Commentaires

  • Catherine
    • 1. Catherine Le 23/03/2025
    Ce n'est pas à Raymond Devos que ce conte m'a fait penser mais à La chanson de Michel Fugain "Fais comme l'oiseau". Avec Raymond Devos, on est dans le registre de l'humour. Ce sketch que j'aime beaucoup dénonce un absurde lié aux conditions extérieures de notre société. Dans le conte de Danièle que j'aime également beaucoup, celui qui est a priori dans l'absurde par rapport à la société c'est le personnage. Il revendique une non identité. Mais je trouve ça très intéressant car cette carte de non identité lui donne la liberté de ne pas se conformer aux normes. Elle lui donne le droit de ne pas entrer dans des lieux normés. Il repart vers un autre ailleurs sans se rebeller. Il est libre comme l'oiseau. Il va où il veut sans savoir où il va. Ce conte repose sur une idée originale qui a un sens profond sur notre rapport au monde. C'est un conte philosophique qui me touche beaucoup car il touche à la liberté de l'être. Merci à son auteur.
  • Claude BERRY
    • 2. Claude BERRY Le 20/03/2025
    D'où viens tu ? Que fais tu? Où vas tu ? Voilà les trois questions que je me pose tous les jours.
  • Michel Berry
    • 3. Michel Berry Le 20/03/2025
    Je trouve ce conte génial. Marie Hélène Coppa a raison : il fait penser à l'histoire sens interdit de Raymond Devos.
  • Berry Isabelle
    • 4. Berry Isabelle Le 19/03/2025
    Excellent ! Chacun vit dans son propre monde et on ne peut se comprendre car trop différents, je dirais même opposés. La personne qui est dans les règles ne détient pas forcément la vérité, mais c'est celui qui s'invente son propre monde qui sait où il va : il suit son propre chemin de vie.
  • Marie Hélène Coppa
    • 5. Marie Hélène Coppa Le 19/03/2025
    Il me plait ce conte cela me fait penser à un sketch de raymond Devos

    Bravo !

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