Sauve qui peut au fond du bois
L’inspecteur lissait ses moustaches en écoutant distraitement la déposition de la plaignante qui avait surgi dans son modeste local.
Elle n’en finissait pas de déverser des tonnes de commentaires, mêlés d’interjections et de cris pour bien marquer sa désapprobation.
Ce qu’elle lui racontait ne lui paraissait pas de la plus haute importance et il avait largement la sensation de perdre son temps ou plutôt qu’elle lui faisait perdre son temps.
Pour la satisfaire, il hochait cependant la tête et prenait quelques notes, histoire de faire sérieux.
Elle parlait sans cesse et il décrochait pour s’évader un peu.
De temps en temps, il jetait un œil à la pendule accrochée en face de lui pour ne pas dépasser la durée maximale de ce monologue qu’il s’était fixée, puisqu’elle ne lui laissait pas placer un seul mot.
Elle se mit soudain à s’agiter et, en se levant d’un bond, lui cria :
- Mais vous comprenez bien, inspecteur Lorgnon, que nous ne pouvons pas continuer à subir les agressions de ces vauriens ! Et de plus ils sont manipulés par leur chef qui est un dangereux psychopathe ! D’ailleurs, hier encore, tous mes petits ont dû se cacher brusquement pour échapper à ses envies meurtrières. Si vous ne faites rien, je vous avertis que j’irai trouver le grand chef et on verra bien si vous continuerez à lisser vos moustaches de la sorte !
Et après avoir donné un coup de parapluie sur la table de bois qui faisait office de bureau, elle sortit en claquant la porte, ce qui fit vibrer les parois de la petite pièce.
L’inspecteur poussa un soupir de soulagement tout en se demandant quand sa visiteuse surgirait à nouveau. En effet elle venait environ deux fois par semaine et s’obstinait à l’appeler « Lorgnon ».
« Lorgnon ! Mais quelle stupide créature », se dit-il intérieurement. Pourquoi ne comprenait-elle pas que son véritable nom était inspecteur Lorion ?
Enfin, il reprit les notes qu’il avait griffonnées sur son calepin.
Puis, haussant les épaules, il décida de rentrer chez lui. La journée était finie puisqu’il était l’heure de son dîner.
Il parcourut à grandes enjambées la distance qui le séparait de son terrier, car, l’aviez-vous deviné, l’inspecteur Lorion habitait dans un bois.
En chemin il rencontra le Grand Chevreuil qui lui fit signe de s’arrêter.
- Eh ! Inspecteur Orion, j’ai quelque chose à vous dire !
- Bonjour, inspecteur Lorion, pas Orion, je vous l’ai déjà dit cent fois. Que vous arrive-t-il ?
- Eh bien, j’ai vu, Madame La Fouine qui revenait de chez vous et avait l’air furieuse. Elle n’est pas contente que vous ne preniez pas sa plainte au sérieux. Pourtant nous sommes tous d’accord avec elle : nous en avons assez de cette bande de voleurs dirigée par leur dangereux chef.
- Oui, je sais bien, mais que voulez-vous que j’y fasse ? Nous n’allons tout de même pas mettre tout le monde en prison ! Rétorqua l’inspecteur Lorion.
- Ce serait pourtant votre rôle, cher inspecteur Grognon !
- Si vous continuez tous à écorcher mon nom de la sorte, c’est certain que je vais devenir réellement grognon !
- Oui, pardon. Alors cette bande de blaireaux, quand va-t-elle cesser ses méfaits ? Et leur chef, quand va-t-il cesser d’attaquer nos enfants ? Si cela continue ainsi, il n’y aura plus que des blaireaux dans notre bois, car nous déménagerons tous ! Croyez-moi, il est grand temps d’agir si vous ne voulez pas vous retrouver seul avec cette bande !
- Oui, je vais voir ce que je peux faire, répondit l’inspecteur Lorion en secouant ses longues oreilles. Demain je m’y mettrai sérieusement pour trouver une solution radicale.
Et il détala … comme un lapin pour rejoindre les siens.
Il passa une excellente soirée avec sa gentille femme qui, comme tous les soirs, lui mijotait de bons petits plats à base de carottes, de navets et toutes sortes de légumes délicieux qu’elle allait cueillir dans le potager de leur plus proche voisin.
Il joua à saute-mouton avec ses quatre enfants qui riaient bien de ce jeu qui leur apprenait comment bondir en cas de danger.
Puis la femme de l’inspecteur Lorion coucha sa progéniture et rejoignit son mari pour écouter ses enquêtes, comme il le faisait tous les soirs. Elle lui était d’une grande utilité, car elle disposait de beaucoup de logique et d’imagination. C’était d’ailleurs pour ces deux raisons qu’il n’avait jamais voulu embaucher d’adjoint. Sa femme lui suffisait et, de plus, cela représentait une économie d’argent, puisqu’il n’avait pas à rémunérer quiconque.
Il expliqua, en deux temps trois mouvements, la visite de Madame La Fouine et les larcins provoqués par la horde de blaireaux, mais il passa sous silence la réflexion désobligeante du Grand Chevreuil qui voulait lui dicter quel devait être son rôle.
Comme toujours, elle trouva une solution à ses problèmes.
Après avoir échangé tous les deux une bonne partie de la nuit, ils finirent par s’endormir dans les bras l’un de l’autre.
Le lendemain matin, l’inspecteur Lorion fila, tout content, à son local qui lui servait de bureau, tout en se répétant la marche à suivre que sa femme lui avait conseillée.
A peine installé, il attendit patiemment que Madame La Fouine surgisse, car sa femme lui avait assuré qu’elle reviendrait le matin même.
Et une fois de plus, il dut se ranger à l’évidence qu’elle avait raison : elle arriva avec son parapluie sous le bras, son fichu sur la tête qui lui allongeait encore davantage sa tête de fouine, son sac à bandoulière qui lui conférait l’air important qu’elle voulait se donner pour être respectée et elle entra, une fois de plus sans frapper.
- Alors, Inspecteur Goriot, avez-vous enfin trouvé une solution pour nous débarrasser de cette bande de vauriens qui nous empêche de dormir et traumatise nos enfants, sans compter qu’à force de nous cambrioler, nous finirons par être tous ruinés, sauf eux, bien entendu ?
- Eh bien, oui, chère Madame, figurez-vous que la nuit porte conseil, car nous allons enfin pouvoir vivre en paix. Voici ce que je vous propose.
Et l’inspecteur Loriot lui fit part de son stratagème, qui était en réalité celui de sa femme, mais il se garda bien de le dire à sa visiteuse, histoire de ne pas perdre la face.
Elle fut si ébahie qu’elle alla immédiatement raconter ce qu’elle avait entendu à tous les animaux du bois, sauf aux blaireaux, bien évidemment.
Le Grand Chevreuil à qui elle raconta en premier son entrevue avec l’inspecteur Loriot fut admiratif devant tant d’ingéniosité et lui embôita le pas pour passer le message.
L’affaire fit le tour du bois et tous suivirent Madame La Fouine jusque chez l’inspecteur Loriot qui les attendait en lissant ses moustaches de contentement.
- Ah ! C’est parfait ! Vous voilà tous réunis ! Eh bien avez-vous bien compris comment nous allons procéder ?
Des OUI, OUI, éclatèrent en tous sens et l’effervescence fut à son comble au moment de la mise en action du plan rouge.
Ils détalèrent tous ensemble, excepté l’inspecteur qui devait garder son local en cas d’une visite inopportune.
Cela en faisait du monde, car comme vous pouvez facilement l’imaginer aisément, il y a beaucoup d’animaux dans les bois.
Chaque espèce avait posté une sentinelle devant sa porte en avançant dans le bois.
Le Grand Chevreuil avait choisi le plus costaud des brocards dont les bois forts et puissants sauraient bien détourner la meute de blaireaux.
Madame La Fouine avait dépêché son plus jeune fils afin de fermer son habitat et à le protéger si les vauriens osaient se montrer.
Le Hérisson, qui ne voulait pas rester en dehors de la bataille, avait placé un de son groupe devant le tas de feuilles sous lequel ils habitaient tous pour faire peur aux blaireaux.
Et tous les animaux s’étaient ainsi ligués pour affronter la bande de sauvages et leur chef psychopathe.
Ils arrivèrent enfin au pied de la Grande Butte au fond du bois, au pied de laquelle les blaireaux avaient creusé leur terrier. Comme ils s’en doutaient, la voie était libre, les galeries désertées momentanément par leurs habitants qui, comme à leur habitude, étaient partis décimer le bois.
Tout fut réglé en un clin d’œil, chacun ayant parfaitement mémorisé son plan d’attaque.
Madame La Fouine s’était enfilée dans un des tunnels, le dévastant de ses pattes griffues.
Le Grand Chevreuil donnait des coups de bois dans la Grande Butte pour la dévaster.
Le Hérisson martela de ses aiguilles les parois des tunnels, laissant d’horribles marques indélébiles.
Tous se mirent à l’œuvre tant et si bien qu’il ne resta plus rien de l’habitat de la horde malfaisante.
Satisfaits, ils rentrèrent tous chez eux, tout en se demandant comment s’étaient passées les visites des blaireaux. Et là, stupéfaction ! Devant l’acharnement des sentinelles, les blaireaux avaient battus en retraite, leur chef en tête !
Lorsque ces hors-la-loi arrivèrent épuisés à leur Grande Butte, ils restèrent abasourdis : où donc était-elle passée ? Il ne restait absolument plus rien ! Tout avait été saccagé ! Ils entendirent alors de grands éclats de rire s’élever dans le bois. Tous les animaux du bois se moquaient d’eux maintenant !
Ils quittèrent pour toujours ce bois et nul n’entendit plus jamais parler d’eux.
Au poste de l’inspecteur Loriot, une grande fête fut donnée. Même la femme et les enfants du héros du jour qu’était l’inspecteur avaient été invités.
Tous riaient de bon cœur en s’échangeant des maximes qui ne les quitteraient jamais plus :
« L’union fait la force »
« Tel est pris qui croyait prendre »
« Le crime ne profite jamais »
« Tous pour un, un pour tous »
Bref ! C’était la joie et plus personne n’aurait peur, désormais, de se rendre au fond du bois.
Danièle Berry, 30 janvier 2014
Date de dernière mise à jour : 09/03/2025
Commentaires
-
- 1. Michel Berry Le 09/03/2025
Conte superbement écrit et amusant, dans lequel on voit qu'un inspecteur n'est jamais à court d'idées quand sa femme se mêle de ses affaires.
Ajouter un commentaire